Le règne de l’impunité d’Arnold Antonin

Impunite photoUn film à voir et à recommander

1. À ceux qui, par réflexe ou dans un but inavoué de justification, ont tendance à banaliser la papadocratie en ayant recours, à titre d’exemples, à des hauts faits particulièrement durs et sanglants puisés, eux aussi, dans notre Histoire, dirait Roumain, plutôt imbibée de sang:

Car, sans tomber dans le piège ou la naïveté de faire du crime politique aussi bien que de l’impunité appelée de tradition à le couvrir ou à l’absoudre chez nous, l’apanage exclusif de 29 ans de règne du duvaliérisme, le film ne s’attache pas moins à nous démontrer l’empreinte précise que leur a imprimée une papadocratie en rogne et débridée, et l’instrument innommable, mortifère qu’il en a strictement fait : une méthode terroriste et sans précédent de gouvernement.

En effet, sur un tempo délibérément vif, haché appelé en toute vraisemblance à traduire à la fois le caractère collectif du drame et la libération forcément bruyante à l’oreille et saccadée d’une parole trop longtemps gardée à part soi ou refoulée, et sur un écran que viennent assaillir de temps à autre des images d’archives rigoureusement choisies pour leur terrible éloquence, ne laissent de défiler sous nos yeux, les uns à la suite des autres, et dans un  entrecoupement hardi les uns des autres, victimes, parents de victimes aussi bien que témoins de certaines dates mémorables d’une époque à tout le moins brutale qualifiée de plomb. Et ce, pour nous apporter crûment leur témoignages  quant à la signification respective de ces dates et ce qu’elles ne laissent, pour leur personne, de représenter, aujourd’hui encore, de hautement douloureux et traumatisant  :

C’est la répression terrible, meurtrière à laquelle a donné lieu la grève des étudiants (novembre 1960-mars 1961).

C’est le 26 avril 1963 suite à la tentative de kidnapping sur deux enfants de Papa Doc (Jean-Claude et Simone)

C’est le massacre de Thiotte-Belle-Anse suite au débarquement des guérilleros de Fred Baptiste (28 juin 1964). Suivi à Port-au-Prince de la disparition des familles Edeline, Duchatelier, Bajeux.

C’est le bain de sang à Jérémie suite au débarquement, au mois d’aout 1964, du groupe Jeune Haïti.

C’est Cazale et les représailles sanglantes s’abattant en toute vigueur, et en règle, sur des dizaines d’innocents, paysans pour la plupart, suite à une levée avortée de boucliers amorcée par certains membres du PUCH établis là (mars-avril 1969).

Ce sont les soubresauts internes d’une « révolution » acculée et paranoïaque mangeant à l’occasion, et pour excéder, par réflexe meurtrier, le compte, toujours mieux que ses propres fils.

Bref, c’est la terreur stérilisante et la spoliation au quotidien, et j’en passe, car comment saurais-je m’avérer d’une exhaustivité quelconque quant à ces données douloureuses qu’évoque un film, lui aussi, loin de toute exhaustivité (c’est bien compréhensible, il eut fallu y mettre des heures, que dis-je ? des journées entières) sur les crimes innombrables qui jalonnent l’histoire d’un règne à tout le moins déshumanisant et néfaste.

2. À ceux qui s’entêtent aujourd’hui encore à nous présenter le jean-claudisme comme une rupture absolue de méthode:

C’est aussi le faux espoir créé par le Jean-Claudisme, donné paradoxalement par les slogans officiels comme un gouvernement renouvelé de la jeunesse : Ici aussi victimes et témoins ne manquent pas d’un règne qui s’entête à se perpétuer sur le modèle et la machine infernale légués par le père (pitit tig se tig) :

C’est l’évocation du triangle de la mort (pénitentier-Casernes Dessalines-Fort-Dimanche)

C’est l’évocation plus accentuée de Fort-Dimanche.

C’est l’évocation de l’assassinat de Gasner Raymond.

C’est l’évocation de février 1979 (arrestation de Sylvio Claude et de bien d’autres).

C’est l’évocation du 28 novembre 80 qui par la bastonnade et l’exil sonnent le glas d’un processus entamé par des ténors audacieux de la presse et des tenants non moins audacieux de partis politiques érigés courageusement vers plus de lumière et un état de droit.

3. À ceux qui ont eu la candeur de croire que le 7 février 1986 constituait un tournant décisif et irréversible :

C’est le refus évident de sortir de ce modèle musclé d’autocratie bastonneuse et mortifère, qu’il ait nom CNG ou Lavalas :

C’est l’assassinat d’Yves Volel

C’est l’assassinat de Jean Marie Vincent.

C’est la torture et l’humiliation toujours à l’ordre du jour pour les opposants.

C’est l’assassinat de Sylvio Claude.

C’est l’assassinat de Jean Dominique (mais, ai-je tout retenu, Bon Dieu ?)

C’est le retour en Haïti, d’une candeur et d’une sérénité confondantes, de Jean Claude Duvalier, un fantôme qu’on croyait longtemps exorcisé et qui n’en revient pas moins, de son exil purgatoire, hanter de sa vacuité coupable et malfaisante, les rêves du présent et de l’avenir.

4. À ceux, enfin, qui ont tendance à voir l’impunité comme un problème accessoire, un épiphénomène aisément réductible, sans penser à l’effet dévastateur, seismique, qu’en retour elle puisse exercer sur l’ordre social.

Car le film, et c’est là son moindre mérite, nous propose une méditation féconde et motivée sur la façon dont l’impunité et ses corollaires (la banalisation des faits, la non-demande de compte, l’amnésie collective) en provoquant ad nauseam la reproduction de schèmes sociaux répréhensibles, opère sans coup férir la destruction du tissu social et garde la société de toute construction d’espoir et d’avenir.

Oui, c’est l’impunité (la nôtre, la dure, l’ancrée) enfin dans le collimateur, enfin mise en évidence, et promue à juste titre au rang de facteur à part entière d’un blocage asphyxiant à tous les niveaux de l’être et de la vie: un problème d’une urgence évidente, d’une urgence criante à adresser.

Un coup de chapeau à ce cinéaste infatigable, à cet homme courageux qui a entrepris un travail colossal de sauvegarde de nous-mêmes par l’investigation fructueuse de notre mémoire et de notre patrimoine culturel, et dont la cinématographie dédiée à la vigilance et à la construction sociale constitue une référence aujourd’hui incontournable.

Nous savons que va sortir bientôt de ses studios, une enquête sur la disparition de l’éminent écrivain Jacques Stephen Alexis. Connaissant notre conviction concernant cette mort (que Jacques Stephen Alexis et ses compagnons ont été exécutés au Fort-Dimanche et sans plus) , conviction forgée en nous, non par des ouïe-dires, mais par le récit digne de créance d’un témoin oculaire de ce jour noir, il s’avère inutile de dire que là aussi nous l’attendons, car ce projet rigoureusement mené- nous ne nourrissons nul doute qu’il soit  en de bonnes mains !-ne peut que lever le voile sur les mensonges innombrables qui ne laissent d’avoir cours sur cette fameuse disparition et contribuer, par conséquent, à chasser sans retour ces versions fantaisistes, ces versions dédouanantes (certaines, dictées, ô douleur, par les bourreaux eux-mêmes) qui continuent, hélas !, à entourer la mémoire de cet exceptionnel écrivain.
Oui, chapeau, une fois de plus !

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Autour, une fois de plus, des circonstances de la disparition de Jacques Stephen Alexis.

Lettre ouverte à une lectrice

mon chapeauVous avez lu avec plaisir, me dites-vous, mon texte, Autour de la disparition de Jacques Stephen Alexis, et vous avez tenu à constater non sans amertume que sur les circonstances entourant sa mort, sur son soi-disant débarquement armé, des étrangers seuls, au nombre précis de deux, semblent avoir eu à cœur de jeter une lumière nécessaire et décisive de compréhension.

Hé oui ! Le fait est là, madame, et d’une éloquence rare, qui songerait seulement à vous contredire. Un homme de la trempe, un homme de la stature de Jacques Stephen Alexis meurt dans des conditions obscures et ce sont, comme vous l’indiquez crument, “des étrangers uniquement qui tentent d’éclaircir les faits”. Qu’hommage, donc, leur soit rendu !

Mais vous seriez davantage confuse, vous rougiriez, comme moi, davantage de honte si vous étiez au fait du cas admirable de Sarner. Enchanté par la lecture des livres d’Alexis et ayant appris par la courte biographie consacrée par Gallimard à leur auteur, l’histoire tragique de celui-ci, ne voilà-t-il pas que, mettant fin à des tergiversations bien compréhensibles et sans nombre, ce franco-algérien, un beau jour, dans les nineties, se décide enfin à mettre le pied chez nous, à rentrer dans un pays totalement inconnu de sa personne sinon que par de vagues lectures, afin de procéder à cette instructive enquête.

Le cas Bernard Diederich, lui, c’est une vieille histoire. Rentré en Haïti dans la vingtaine et en 1949, donc, sous Dumarsais Estimé, ce néo-zélandais se décide, et sur un coup de foudre, à faire d’Haïti sa seconde patrie. Il se marie à une haïtienne. Il fonde Haïti Sun, un hebdomadaire de langue anglaise consacré à Haïti mais, comme de juste, ne tarde pas sous Papa Doc à faire figure de trouble-fête. Arrêté le 27 avril 1963 par les sbires de celui-ci, il est expulsé du pays deux jours plus tard et va écouler sa vie un certain temps en République Dominicaine.

Le 18 aout 1936 voit, à Grenade, la fusillade notoire de Garcia Lorca par les forces antirépublicaines, et les circonstances de sa mort, comme vous le savez, n’ont point manqué de donner lieu à des tentatives innombrables et passionnées d’éclaircissement (tenez, la dernière en date : 2011. Celle de L’historien Miguel Caballero Pérez. Trois années d’investigation. Trois années de dur labeur !) En vue d’une exhumation souhaitée de ses restes aussi bien que de ceux inoubliés, et au nombre de trois, de ses compagnons également tombés, cette nuit-là d’infortune, des recherches n’ont point manqué non plus, dans la foulée, de voir un jour fébrile. Oui, un jour acharné. Et cette exhumation exigée et entreprise il y a cinq ans de cela. Tandis que nous, Bon Dieu ! vis-à-vis des nôtres, des tenants et aboutissants de leur mort, de leur tragédie, quelle apathie profonde, déplorez-vous clairement et non sans pertinence. Oui, quelle indifférence !

Concernant notre romancier, que peut bien être la cause d’un tel fait, vous demandez-vous aussi, et anxieusement, non?

Oui, quelle est-elle vraiment? Non point uniquement, je pense, l’exceptionnelle longévité du régime dictatorial des Duvalier, comme vous en émettez, convaincue, l’hypothèse. Le régime de Franco, on le sait, n’a pas duré moins de 39 ans, soit, donc, tout compte fait, dix bonnes années de plus que celui des Duvalier. Mais il n’empêche qu’à la mort en 1975, du “Généralissime caudillo”, les débats étouffés et qui se sont passionnément ouverts sur la fusillade notoire de Lorca, perdurent aujourd’hui encore.

La force du mensonge ?

Les circonstances, je l’ai affirmé, conféraient au mensonge du débarquement armé, une apparence de vraisemblance. Mais il n’y a pas que le débarquement armé dans l’affaire Alexis, il y a la lapidation par la population locale, il y a les circonstances précises de sa mort, autant de faits qui ne laissaient d’appeler à une enquête profonde. Et les motifs accordés à son débarquement se fussent-ils révélés exacts qu’il s’agissait aussi, ma foi, de les confirmer. Non, la force du mensonge, à mes yeux, ne saurait, non plus, être mise en cause. Ce qui ne laisse d’être en action ici, est, à mon sens, bien plus profond.

Un assujettissement total au discours d’autorité? Une complaisance rare vis-à-vis des versions admises (officielles ou non) et ce, sous quelque forme qu’elles se présentent?

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De si jolies petites plages

De quoi parle ce livre ? Il a pour base une enquête menée par Jean-Claude Charles entre 1980 et 1982 sur le phénomène des boat people haïtiens qui, en même temps que l’exode des Marielitos (Cuba) et des Vietnamiens du sud, pour la plupart, défrayait la chronique lors et faisait rage. Cette enquête d’une importance évidente l’a retrouvé à faire la navette entre la Floride et New-York, entre Bahamas et Porto-Rico sur la piste des réfugiés haïtiens et dans les points précis qui ont vu leur regroupement soit contraint par une immigration américaine désireuse de les refouler, soit sous l’influence de leur propres compatriotes déjà installés et vivotant là : camp de Chrome (à Miami) Brooklyn Navy Yard (New-York,) Otisville (New-York) Greer-Woodycrest à Millbrook (Nord de l’Etat de New-York) Fort Allen (sud de Porto-Rico, camp spécialement construit pour eux par l’administration américaine) Kamakélod (Nassau, où ont échoué certains, tentant de se soustraire aux mesures ouvertes de déportation)

Mais il y a plus encore dans ce livre, je crois: il y a aussi la rencontre entre le reporter, condamné à vivre dans un exil à la fois bénéfique et contraint, et ces réfugiés, ses compatriotes. Au contraire des normes frigides qu’impose la tradition, au nom d’une soi-disant objectivité, il ne s’efface pas, il se met en premier plan dans son enquête et n’hésitant pas à avoir recours au lyrisme le plus vif (qu’on jugerait sacrilège dans un tel cadre, soulignons-le) nous fait revivre tous les entours de celle-ci : son état d’esprit au moment où il procède à cette enquête et même plus tard en la rédigeant, son histoire personnelle qui l’a conduit, lui aussi dans une errance sans fin à l’étranger. Ses rencontres fortuites occasionnées par ces voyages. Bref, tout un carnet de route traditionnellement tenu hors-champ, à l’écart, qui vient ici se juxtaposer agressivement à la matière de base et prendre rang incontournable de fait. C’est ce double regard à la fois sur soi et sur l’objet d’étude qui constitue, à n’en pas douter, le charme de De si jolies petites plages.

C’est important de signaler ça (ce double regard) car le méconnaitre peut nous porter à faire montre d’incompréhension et d’injustice vis-à-vis du texte, à y voir uniquement un livre sur les boat people aujourd’hui plus ou moins daté ou un document qui, à l’encontre d’un Sucre amer, par exemple, de Maurice Lemoire sur les braceros en République Dominicaine, serait quelque peu demeuré en route car en deçà de l’effroyable souffrance contenue dans cette tragédie et vécue par les rescapés. Pourquoi cette projection de l’auteur dans cette histoire ? Par nécessité intérieure est ma première réponse, et ce, pour illustrer je crois, le point-limite, le désastre intégral haïtien.

Le livre de Maurice Lemoine, pour prendre encore cet exemple, est un document d’une rondeur et d’une précision de style admirables porté à dénoncer un fait criant mais précis : la traite des haïtiens par leurs propres compatriotes. Lesquels placés aux commandes de l’Etat sont préposés, paradoxalement pourtant, à leur octroyer toute la sécurité et tout le bien-être du monde. De si jolies petites plages, lui, qui marie humour, sérieux et ironie, et qui, par sa composition et sa diversité de style, fait penser beaucoup plus à un véritable patchwork, n’arrête pas d’excéder constamment son objet, et par ce fait, tente de nous dire l’incommunicable, les méfaits d’une situation créée par 25 ans (à ce moment) de cyclone duvaliérien : l’irrespirable à tous les niveaux de l’haïtien. De ce point de vue il échappe à la catégorie de document strict et demeure inclassable.

Le livre de Lemoine une fois fermé, on se demande quelle sera la réponse de probables interlocuteurs. C’est le réflexe que conditionne son caractère presqu’univoque de plaidoyer. De si jolies petites plages une fois fermé, on semble n’attendre rien du tout. Manière de parler, bien sûr ! c’est le réflexe que conditionne son caractère de constat global et d’absolue impasse.

D’entrée de jeu, le ton nous est donné:

« (…) La nuit a mis en place les voix. Celle qui communique et celle qui ne répond plus, celle qui informe et celle qui déparle, l’une n’existe pas sans l’autre, dans cette histoire il n’y a pas de héros positif. » (p, 14)

« (…) Voyage-poèmes, voyage-roman, voyage-essai, mobilité tonale des lieux de passage, traversée à contre-courant d’un exode, exil dans l’exil (…)” (p, 24)

À moins de vouloir faire montre à tout prix de refus absolu, de fermeture,  on ne saurait, en tout bon sens, rater ça.

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Roumain et Giono

Ou La grande chaine de la création

Colline de Jean Giono, ce « charmant », cet « inoubliable » livre- je ne peux être de toute évidence que de votre avis, cher- a-t-il eu, oui ou non, une quelconque influence sur La montagne ensorcelée de Jacques Roumain, vous demandez-vous perplexe et non sans intérêt? C’est l’avis soutenu et étayé d’exemples par Roger Gaillard dans son intéressant livre, L’univers romanesque de Jacques Roumain, et c’est, sans aucun doute, également le mien. Sur votre pressante et bienvenue requête, Je ne viens pas moins de consacrer trois journées magnifiques, oui, trois journées pleines et entières à la relecture enthousiaste, patiente, minutieuse de ces deux remarquables œuvres….et, croyez-moi, je n’en démords pas. Mieux : à la différence de Gaillard qui restreint l’influence de Colline uniquement à la Montagne ensorcelée d’une part, et semble ne concevoir cette influence qu’exclusivement thématique d’autre part, je suis porté à croire, moi, que cette influence ne laisse d’avoir trait également à des procédés de création romanesque et d’écriture et, par conséquent n’a pas manqué de s’étendre aussi bien à l’œuvre maitresse de notre auteur, j’entends évidemment, son chef-d’œuvre, l’irremplaçable Gouverneurs de la rosée. Autant donc dire que Colline fut incontestablement pour Jacques Roumain lors de sa parution d’une lecture-clé, décisive et ce, tant au niveau thématique que de la constitution d’un outillage efficace de romancier. Oui, un livre marquant, catalyseur, quoi ! il n’y a pas de doute.

Colline parait en 1929, La Montagne en 1931 mais rédigé, selon certaines informations tenues des proches de Jacques Roumain par Gaillard lui-même, en 1930. Colline donc qui a eu un notable succès à sa parution (prix Brentano 1929) est antérieur d’au moins un an à La montagne.

Au-delà de la similarité entre les titres, les analogies profondes et évidentes entre les deux récits sont aisément décelables.

Premièrement, le cadre de l’action : Un hameau perché à l’ombre froide des monts de Lure, les Bastides Blanches (Colline) Un village agrippé au flanc d’une montagne aux environs de Mirebalais (La montagne ensorcelée)

Deuxièmement, l’affabulation. Sous l’effet des racontars de l’octogénaire Janet à l’agonie, une série d’événements créent un climat de peur et mettent le feu aux superstitions : l’eau de la fontaine cesse de couler, la maladie de Marie, fille de Babette et d’Arbaud, le feu qui menace d’engloutir les Bastides Blanches(Colline) Sous l’effet des racontars de Désilus Borome , même atmosphère de peur dans la Montagne ensorcelée, suite à la mort du fils de Dorneval, Horatius Pierre-Antoine, du taureau de Dorilas, du cheval de Baptiste, de la maladie du fils de Luména, Pierrelien, de la récolte avortée. Les deux personnages sont présentés comme des êtres délirants, dérangés, certes, mais, par ce fait même, perçus par leur entourage comme dotés d’un sixième sens. De clairvoyance.

Pour avoir vécu « très près de la terre » et en connaitre les plus profonds, les plus intimes secrets, sans aucun doute, Janet qu’un égoïsme fini pousse à se refuser de tout soutien quelconque à une communauté en voie de perdition (situation psychologique qui le met donc en marge de cette communauté) est indexé par Jaume, le leader, comme complice sinon comme cause de tous ces malheurs. Placinette, l’étrangère, la guérisseuse, qui connait le secret des feuilles, et qui, de surcroit, en compagnie de sa fille, Grâce, vit à l’écart et dans une indifférence totale au village,se voit indexée tout aussi bien comme la source du mal.

Troisièmement, au niveau une fois de plus des caractéristiques psycho-sociales et distinctives des personnages. Analogie manifeste entre Gagou et Désilus , l’un idiot du village, l’autre, fou du village. Les deux sont à l’écart et comme en surnombre au village. Ils ne possèdent rien et vivent de subsides. Sans être un attribut indispensable du personnage comme ne laisse d’être pour Désilus, sa guitare de fortune, en fer-blanc et à deux cordes, il nous est cependant donné à voir dans une scène, Gagou transformer un bidon vide en instrument musical : en tambour précisément (Voir p 72 de colline pour le tambour. Voir p, 18 de La montagne pour la guitare de Désilus)

4-Au niveau de certains motifs de frayeur et expressions : ….(…) tu vois le vent, toi qui est fort ? Demande Janet à son beau-fils Gondran profondément troublé(Colline, p, 32) (…) Alors , tu crois que l’air c’est vide ? (…) Si tu avais rencontré ce qu’il y a dans l’air face à face, tout d’un coup, au coin du chemin, un soir, tu les verrais comme moi, tu le saurais (Colline, p33) -Hé, hé, ricana Dorilas, le vent souffle dans la savane : les herbes remuent tu ne vois pas le vent, donc il n’y a pas de vent. (La montagne p. 27) Est-ce que vous avez déjà vu le vent, hé ? [demande Désilus à son auditoire crédule et attentif] Moi, j’ai vu le vent, en vérité, je l’ai vu comme je vous vois (La montagne, p, 72) Mais moi, je savais ce que je savais. Plusieurs fois après, j’ai rencontré le vent face à face.(La montagne, p, 72, 73) Le crapaud qui a fait sa maison dans le saule est sorti [se remémore, à haute voix, et dans l’un de ses accès de délire, l’agonisant Janet] Il a des mains d’homme et des yeux d’homme. C’est un homme qui a été puni. (…) Son ventre est plein de chenilles et c’est un homme. Il mange des chenilles, mais c’est un homme, n’y a qu’à regarder ses mains.(Colline, p 38-39)

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Autour de Romancero aux étoiles

Comment vous parler judicieusement, et comme promis, de Romancero aux étoiles ? Dans une ambiance de veillée constamment ravivée, il s’agit en fait d’un ensemble de contes alternativement racontés par deux voix : le Vieux Vent Caraïbe et un « compose », son épigone, personnage d’une présence et d’une loquacité exemplaires, dans lequel le « je » du prologue aussi bien que certaines caractéristiques idéologiques nous invitent sans danger à voir l’auteur lui-même sinon son alter ego le plus intime. De ces contes, certains sont de toute évidence des versions adaptées de contes puisés du folklore haïtien et d’autres sont, j’ose dire, de pure création originale. On ne manquera également de remarquer, fait non négligeable, que les contes puisés du folklore sont racontés par le Vieux Vent Caraïbe et ceux de pure création originale, par l’alter ego de l’auteur. Que croire donc de tout cela? Qu’il y a volonté ferme, délibérée chez l’auteur d’assigner les tâches ? Au vieux vent caraïbe, gardien de la tradition orale, le folklore, à l’alter ego de l’auteur, tout ce qui ressort d’inédit, de nouveauté dans ces récits? C’est fait plus que plausible, me semble-t-il, et cela, soutenu par un effort de variété stylistique en conformité avec l’origine du récit, ne laisse d’ajouter un charme vivant, incontestable à ce magnifique livre. Le projet ? Contenu en filigrane dans tous les romans d’Alexis, Il ne laisse de correspondre au credo indigéniste de valorisation de soi, par son folklore et ses traditions. Car en plus de fournir matière à réflexion sur la vie, le conte, en tant qu’art, et par ce qu’il implique, est de toute évidence porteur d’Histoire et d’identité. …Pour maintenir le vieil art et la longue romance de Quisqueya la Belle, comme pour apprendre la vie, les veillées des soi-disant nègres ignorants valent bien vos grandes écoles des villes… En fin ! Ils n’ont toujours que ces seules écoles ! Faisons de notre mieux pour garder au cœur des hommes l’esprit de 1804, le souvenir de nos luttes, les traditions, les bonnes mœurs, tous nos trésors, la fraternité, l’amitié, l’amour et le cœur pur !… Oui, voilà pour le projet campé magistralement ici par le Vieux Vent Caraïbe. Parlons à présent des contes eux-mêmes qui constituent la trame mouvante, ondoyante de ce merveilleux bouquin. Au nombre de neuf, ils ont pour titres, et par ordre chronologique, Le dit de Bouqui et de Malice, Le dit d’Anne aux longs cils, Fable de Tatez’o-Flando, Chronique d’un faux amour, Dit de la Fleur d’Or, Le sous-lieutenant enchanté, Romance du Petit-Viseur, Le Roi des Songes, La rouille des ans.

Le dit de Bouqui et de Malice Raconté par le Vieux Vent Caraïbe, Il s’agit de l’épisode le plus connu de la saga de ces deux compères. En un temps de sécheresse et de famine des plus terribles, comment le rusé Malice parvient une fois de plus à tromper le lourdaud Bouqui en le portant à prendre part à cet acte innommable : manger sa propre mère. Comme il fallait s’y attendre ici, l’histoire sert d’apologue à une méditation empreinte d’amertume sur la dureté de la vie et sur la manière dont elle défigure le visage des hommes en les portant aux pires excès. Par réflexe de papivore ? Par ce désir irrépressible de toujours confronter ma lecture à d’autres ? J’ouvre en tout cas, à côté de moi, et à la page consacrée au compte rendu de notre œuvre, la page 595, ce livre qui, vous le savez, m’est devenu, ces derniers temps, indispensable au plus haut point: le manuel d’Histoire littéraire de Pradel Pompilus et de Raphael Berrou. En l’occurrence le tome consacré à l’indigénisme, le tome 3, cela va sans dire. « Ce conte signifie, nous disent-ils, que tant que durera la misère, le plus malin vivra aux dépens du naïf et du sot ». Voilà, à mon sens, qui est bien net. C’est, en effet, en droite ligne du récit. C’est évident.

Le dit d’Anne aux longs cils C’est le conte le plus difficile à résumer du recueil, croyez-moi, car allégorique à souhait. C’est une histoire visiblement inspirée à l’auteur par le cyclone Hazel qui fit des dégâts considérables dans le sud d’Haïti en cette mémorable année de 1954. Aux Cayes et à Jérémie plus particulièrement. Des centaines de morts et des dégâts économiques indicibles : 40% des caféiers et 50 % des cacaoyères détruits, affectant l’économie pour les années à venir. Qui est Anne aux longs cils ? C’est une manière de sylphe insaisissable, je dirais, vivant au cœur aussi bien de l’harmonie des saisons que de l’équilibre écologique en Quisqueya la belle. Incarnée dans le compose qui à son retour du pays, ne la voyant pas, avait été à Jérémie dévastée à sa recherche, elle le rend, par ce fait, à même de connaitre, dans un compte rendu détaillés des mois qui précédèrent le terrible cataclysme, les dérèglements saisonniers annonciateurs de celui-ci. Un petit coup d’œil curieux à notre digne compagnon, le manuel : « Le dit d’Anne aux longs cils, nous disent Raphael Berrou et Pradel Pompilus, est un conte allégorique qui figure les phases du bonheur et du malheur en terre haïtienne au long des saisons et des mois. » Lecture moins réussie cette fois-ci, me semble-t-il, et plus que contestable, c’est évident. Car si tel s’avère le cas, pourquoi cet usage fait par l’auteur du passé simple (du passé défini) alors ? À mon avis, un peu trop pressés comme critiques, et la matière étant par ailleurs revêche, ils ont raté aussi bien la structure du texte, écrit comme en flashback, si je puis dire, que cette phrase magnifique, calembouresque de toute évidence, qui, à mon sens, dévoile tout : « Le cyclone fut Hazel, mais les hommes furent à dents, à griffes, à crocs, charognards. Des centaines de mille furent condamnés à mort. » En lisant ce conte, je vous prie, efforcez-vous, très cher, de faire montre de plus de minutie. C’est plus qu’Indispensable ! Et nous en reparlerons.

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René Depestre et la fable du débarquement armé

mon chapeauDe par sa stature méritée d’écrivain et une amitié de longue date nourrie avec Jacques Stephen Alexis, amitié que conditionnait de toute évidence des rêves communs et leur appartenance à l’idéologie marxiste, que René Depestre, ainsi que vous l’indiquez, ait joué un rôle de premier ordre dans la propagation de cette fable, voilà tout ce qu’il y a de plus concret. De plus évident. Mais par les remarques qui suivent, je vais tenter de faire ressortir qu’il ne mérite aucunement, dans cette histoire, ce crédit  plutôt enviable que, spontanément, on ne se fait nulle faute de lui accorder.

Quelle est la dernière fois qu’ils se sont vus, Jacques Stephen Alexis et lui ? Se sont-ils rencontrés à Cuba, avant ce débarquement ? S’il faut en croire Le métier à métisser, Depestre y est installé depuis mars 1959 (soit moins de trois mois après l’entrée des guérilléros à la Havane) en invité d’Ernesto Che Guevara, nous affirme-t-il. L’invasion de la Baie des Cochons (17 avril 1961) aurait même vu sa mobilisation dans les milices locales. Or Alexis, lui, de retour du congrès des 81 partis communistes et organisations ouvrières (tenu, à Moscou, le 16 novembre 1960) et après un bref crochet à Paris, fait cap , on le sait, vers Cuba où il séjourne un laps de temps. Depestre et lui se sont-ils rencontrés lors? Si oui, en tout cas Depestre n’en dit un traitre mot. Voilà ce que nous donnent à lire les repères biographiques du métier à métisser : «1959-1961. Il arrive dans l’île en invité d’Ernesto Che Guevara, avec qui il s’entretient, à leur première rencontre, durant plusieurs heures : « C’est une révolution socialiste », lui confie le Che, en mettant aussitôt l’index sur la bouche. Il a également des entretiens avec d’autres dirigeants de la révolution, y compris Fidel Castro. Après l’échec d’un projet de « débarquement » en Haïti, il s’intègre fortement à la vie de Cuba, en journaliste, poète, enseignant, homme de radio et d’action.(…) »[p.251] Avons-nous bien lu? De quel projet de débarquement s’agit-il ? Aucune précision chez le charmant et, j’aime à dire, convaincant écrivain.Tentons de voir si ce passage-ci du texte de Jean Jonassaint Le nomade enraciné publié intégralement en annexe du métier à métisser [1] sans commentaire aucun  de Depestre, et jouissant donc, par conséquent, de sa pleine et entière caution,  ne pourrait se révéler à nous d’un quelconque et bénéfique secours ici:

D’abord, le contexte qui l’éclaire: “(…) Pourquoi en 1968, et de la part de René Depestre, se demande le critique, ce Cantate d’Octobre à la vie et à la mort du Commandant Ernesto Che Guevara, un personnage qui malgré les apparences ne jouit pas de toute la sympathie du pouvoir suprême cubain, Fidel ?. Et voici les explications qu’il nous propose : “(…) En effet, lors de cette seule et courte visite (de reconnaissance) chez lui à la Havane en 1978, il me raconta comment Guevara lui sauva la vie en 1961 quand le romancier et marxiste haïtien Jacques Stephen Alexis, de passage à Cuba, demanda aux autorités du PC cubain de ne pas le mettre au courant de son plan d’infiltration clandestine en Haïti. Guevara pour sa part confessa à Depestre, et à qui voulait l’entendre au Parti, que le projet d’Alexis était frivole. Car, si effectivement il avait, comme il le prétendait, quarante mille hommes armés [?] qui n’attendaient que son signal pour renverser Duvalier, il n’avait pas à risquer sa vie en rentrant clandestinement au pays, mais plutôt attendre le renversement de la dictature duvaliériste. Cet argument de poids fit réfléchir Fidel, et sauva Depestre, mais depuis Depestre était suspect, car qui a été blanchi n’est jamais tout à fait blanc. Par contre, il a eu la vie sauve puisque Alexis a été lamentablement assassiné par des paysans haïtiens à son débarquement au môle Saint-Nicolas( là même par où Colomb faisait son entrée en terre haïtienne en 1492) bien qu’un mythe bien orchestré veuille qu’il ait été tué de la main même de François Duvalier en prison à Port-au-Prince. Mais ce n’est là qu’une autre fable comme les quarante mille hommes qui l’attendaient.” [Le métier à métisser p.243. ]

Passons sous silence cette phrase : “Alexis a été lamentablement assassiné par des paysans haïtiens à son débarquement au môle Saint-Nicolas”. Sous silence également le démenti flagrant que fait Jean Jonassaint à ce « mythe bien orchestré » qui « veuille qu’il ait été tué de la main même de François Duvalier en prison à Port-au-Prince » lesquels nous montrent l’omniscient Jean Jonassaint non seulement au fait enviable des tenants et aboutissants de cette histoire mais en possession évidente d’une enquête révélatrice (effectuée où et quand?) sur la fin exacte qu’ont connue Alexis et ses compagnons au terme de leur téméraire et regrettable aventure. Et ne retenons ici que l’essentiel : les déclarations concernant ce fameux projet de débarquement en Haïti nourri, en cette année 1961, par Jacques Stephen Alexis et contre la dictature ouverte et choquante de Papa doc. Donc, selon les déclarations de Depestre même, et selon les confidences faites par Depestre à Jean Jonassaint, ce projet d’invasion, peu crédible aux yeux des autorités cubaines, avait bel et bien échoué. Et comme en témoignent le fait qu’ils étaient peu nombreux à débarquer et aussi leur indigence notable en matière d’armement (un pistolet et trois chargeurs) rien donc ne nous interdit de voir dans ce débarquement d’Alexis une certaine volonté et rien d’autre de regagner tout bonnement son pays après l’échec de ces abouchements. Or, voilà comment dans Bonjour et adieu à la négritude, René Depestre nous présente le débarquement d’Alexis: « La vérité nue poignante, est qu’à la mi-avril 1961, Jacques débarqua avec un petit groupe de jeunes Haïtiens sur une plage du nord-est du pays. Il pensait s’infiltrer dans nos montagnes pour élever le niveau de la lutte et préparer sérieusement notre peuple à faire la révolution. Ce fut son ultime création pour Haïti : capturés, Alexis et ses compagnons furent horriblement torturés et massacrés.” [Parler de Jacques Stephen Alexis. p.224]

  1. [1] Communication faite dans une université. Duke University? Pas de précision.
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La fable de Lys Ambroise

mon chapeau
Qu’ils soient morts tranquillement dans leur lit, ou, comme Jacques Stephen Alexis, dans des circonstances d’une violence inouïe, les défunts, c’est connu, ne parlent pas. Donc, a fortiori, se révèlent  inaptes  de toute défense  contre les mensonges grossiers ou habiles proférés sur leur compte. Aux vivants, et à eux seuls, hélas, incombera-t-il toujours, la tâche dure, la tâche peu amène de s’en charger à leur place. Oui, aux vivants seuls. Aussi, à visière levée une fois de plus, me voilà porté aujourd’hui à dénoncer à haute voix le scandale que constitue un texte (texte dont la parution en 1988 , dans un recueil d’écrits, De bric et de broc II, m’avait complètement échappé, et que, par bonheur, Facebook m’a permis de trouver) : Comment est mort Jacques Stephen Alexis de Lys Ambroise.  Sur le site Parole En Archipel, il ne laisse d’être bien en évidence, et livré à pleine et judicieuse lecture.  Lisez-le, et attentivement, je vous prie. Je suis là, bon patient, à vous attendre.

Passons sous silence que le narrateur a négligé de nous indiquer ses sources. Ce qui nous parait grave compte tenu du fait qu’il ne fut point témoin oculaire des évènements narrés. Dans sa manière, donc, de relater les faits, on ne saurait ne pas déceler une intention claire, une intention évidente de manipulation du lecteur. Concernant un personnage authentique (j’entends, non fictionnel) comment et pourquoi s’arroge-t-on le droit d’en parler de cette façon, sans cette rigueur requise, recommandable et de bon ton, demeure, en dernier ressort, et quoi qu’on dise, affaire d’éthique et d’exigences personnelles.

Passons sous silence également la thèse qui constitue le soubassement du texte : un débarquement mu par une intention ferme de guérilla. Elle est battue en ruine, et radicalement, on l’a vu, par le procès-verbal signé d’Edouard Guilliod, lequel montre Alexis et ses compagnons en possession uniquement d’un pistolet et de trois chargeurs (comment est-t-il possible de venir  se livrer à une quelconque guerre de guérilla avec seulement, en matière d’armement, pour toute possession claire et avérée qu’un pistolet et trois chargeurs, je laisse à la logique le soin d’en décider?) Que ce document officiel soit d’une authenticité incontestable n’est point à prouver non plus ici. Si un quelconque souci de falsification eut présidé à sa venue au jour, qui aurait intérêt, pour l’Histoire, à le gonfler en armes et munitions? Oui, qui ? Je laisse également cette question ouverte.

La thèse Sarner et Diederich et confirmée par Bernac Celestin lui-même (l’ami sous l’identité duquel était parti Jacques Stephen Alexis. Lire sa version des faits, elle est sur internet aussi)[1] est que, les entrées et sorties étant jalousement surveillées par la police duvaliérienne, et étant par ailleurs sorti sans l’autorisation requise, il n’avait eu recours que forcé à ce débarquement, fait dans le but unique de venir organiser son parti (que se proposait-on de faire après ? Je n’en sais rien. C’est une autre histoire ! Et qui n’a pas eu lieu).

Passons encore sous silence la somme faramineuse d’un million de dollars que l’auteur sans sourciller entend mettre, et contre tout bon sens, en possession de Jacques Stephen Alexis . On sait, là aussi, que c’est éminemment faux. Comme en témoigne le procès-verbal comportant son écriture et soussigné de lui, il n’avait en sa possession que 13.000 dollars et 53 gourdes. Valeur, déclare-t-il, « représentant le montant de droits d’auteurs sur mes livres perçus dans divers pays étrangers. »

Passons sous silence aussi la manière abusive dont il utilise sa documentation. Un passage de Depestre dans Bonjour et adieu à la négritude a fait, de sa part, l’objet d’une mésinterprétation hâtive et évidente : Depestre n’a pas dit avoir rencontré Alexis pour la dernière fois dans une chambre d’Hôtel à Moscou.  La dernière fois, nous dit-il, qu’il a vu Alexis se livrer à ses frasques d’imagination ce fut dans une chambre d’Hôtel à Moscou (P.222). Ce qu’il a confié à Jean Jonassaint de passage en 1978 à la Havane nous le laisse croire d’une présence incontestable à Cuba au moment où s’apprêtait ce débarquement. Et rien n’interdit, par conséquent, de croire qu’il eut pu, lors, rencontrer  Jacques Stephen Alexis (Le métier à métisser, p.243)

Et sous silence aussi pour finir (ça fait quand même beaucoup pour un court texte!)  l’acheminement, par avion,  et à Port-au-Prince, des prisonniers et le décès survenu en route de Jacques Stephen Alexis. On a le témoignage de Claude Larreur pour le certifier : Un détachement des garde-côtes avait été envoyé non point à Port-de-Paix, où l’auteur situe le fait, mais au Môle Saint Nicolas, quérir illico les prisonniers. Et en ce qui a trait à la mort d’Alexis , elle ne saurait non plus survenir dans les circonstances rapportées par l’auteur, à en croire également, et encore une fois, le témoignage impérieux de Bernac Celestin. Lequel témoignage, on le sait, pour ne point confirmer  ma thèse (Exécution, au Fort-Dimanche, des prisonniers…) ne l’accrédite pas moins cependant.

Oui, passons tout cela sous silence (le texte écrit en 1988, bien avant la mise au jour de documents décisifs et de faits essentiels, on ne saurait s’en prendre qu’à la paresse seule de l’auteur de n’y avoir pas eu accès), il reste à dénoncer la tonalité du texte, l’intention malveillante, j’ose dire, meurtrière, qui a présidé à sa rédaction.(Je vois d’ici certains se récrier :Oh ! mais…Comment ose-t-il !…et c’est ça aussi, qu’on le veuille ou non,  la mort indicible de ce pays, c’est qu’on ne sache plus déceler ça. Voir les mobiles exacts qui sous-tendent la rédaction d’un texte et, en conséquence, le rejeter froidement, le rejeter impérieusement à sa source, et sans retour!)

Quel que puisse être le mobile d’une telle tonalité (le dépit? un règlement de compte réel ou symbolique?) je veux que monsieur Lys Ambroise sache que c’est inacceptable. Je veux qu’il sache que quel que pût être le tort  de Jaques Stephen Alexis, aussi nombreux et marqués que pussent avoir été ses défauts (nous entendons croire à leur existence fondée, nous autres, nous sommes ennemis acharnés de l’hagiographie facile et juvénile, et on le sait) il l’a payé à un prix exorbitant, à un prix surhumain et dans des conditions affreuses, et, pour avoir, on le sait, prodigieusement plus que donné de sa personne, il ne méritait aucunement, par conséquent, un tel soufflet, une telle injure délibérée à sa mémoire.

1- Accoutrement d’Alexis.

Diederich parle de « jeans et chemises propres et tout neufs »

Selon le témoin principal de Sarner, lui et ses compagnons portaient “des Guayaberas, ces chemises cubaines”.

Bernac Celestin qui l’a vu dans une cellule au Fort-Dimanche nous affirme, lui, “qu’il était vêtu d’étoffe grossière, pantalon et chemise bleu denim »  

Il y a certainement à tirer au clair mais personne ne parle, on l’a vu, de vêtement féminin.

Pourquoi se serait-il affublé, lui, et non les autres d’un tel accoutrement ? Doutait-il de pouvoir passer pour paysan ? Et  Hubert Dupuis-Nouillé que Diederich,  dans son Papa doc et les tontons macoutes, nous laisse croire avoir été un franc mulâtre . À quel déguisement, à quel stratagème eut-il recours, lui ?

2-L’allusion faite à l’utilisation, par Papadoc, de la somme prélevée sur Alexis : « Ne dit-on pas [qui a dit, je vous prie, monsieur Ambroise?]que cet argent a servi à François Duvalier pour financer les élections législatives de 1961 qui, à la surprise de tous, ont donné un nouveau mandat au Président avant de parvenir à la présidence à vie ? Jacques y a donc contribué à sa façon . »

La victime responsable aide le bourreau à se perpétrer mais plus largement (et pourquoi pas? Les glissements d’ordre connotatif sont toujours possibles!) l’ordre affermi duvaliérien fut le fait et le fait seul d’Alexis même.

3-La manière digne d’un opéra bouffe dont fut découvert le jeu de Jacques Stephen Alexis. Par ses pieds démesurément longs qu’il avait peut-être d’une dimension unique au monde.

4-La fin précise qu’il a eu, lui et lui seul (car c’est sur lui seul que semble braquée, pour l’isoler et l’accabler, la caméra perfide, la caméra insidieuse de l’auteur).

Pour ma part,  intéressé que suis, et profondément, à cette histoire, il ne s’avère pas moins grand temps , je crois, en jetant pour toujours aux orties de l’inutilité flagrante, toute interrogation, toute curiosité nécessaires à sa saisie, de m’apprêter  tranquillement à plier bagage et à fermer boutique. Car aussi bien que ses tenants et aboutissants véritables, je crois tenir aujourd’hui, et fermement, mon grand coupable.

Dans la salle d’attente de l’aéroport militaire de Port-de-Paix, où, soldats déshonorés, guérilléros farfelus et sans guérilla, ses compagnons et lui ne laissaient d’attendre sagement d’être transférés à Port-au-Prince, se fondant sans hésiter sur des pieds qu’il avait d’une dimension unique, “démesurément grands“, quelqu’un, sous son accoutrement de grotesque ou de clown (s’il ne l’a pas accoutré, lui-même, car Alexis, rappelons-nous, était zombifié), a découvert malencontreusement l’identité réelle de notre romancier, Jacques Stephen Alexis.Dans l’oubli aveugle et incroyable de ses compagnons devenus, par miracle, et selon toute vraisemblance, d’une invisibilité parfaite, s’est livré obstinément sur sa personne à toutes les formes de torture connues, et impatient même d’attendre son arrivée à Port-au-Prince,  l’a cousu (de fil blanc?) dans un grand sac de nature imprécisée et, grand corps inutile et vain, mais peut-être encore vivant (ça reste à découvrir) l’a  plongé rageusement dans la baie de Port-au-Prince. Ceci eut lieu, vérifiez-le, aux approches mêmes de la capitale et dans le voisinage précis des Garde-côtes d’Haïti. Et cet homme, croyez-moi, et cet homme, je vous jure, fut Lys Ambroise!

J.P.R.N

  1. [1] Selon mes informations, nous déclare Bernac Celestin, avant son départ il s’était arrangé avec ses amis pour venir le rencontrer à son retour dans le pays. Car il devait y retourner. Il y serait resté incognito afin de continuer à aider à la formation  d’une avant garde révolutionnaire dont la fonction serait de guider le peuple haïtien dans sa lutte contre la dictature terroriste et inhumaine de François Duvalier. (Extrait du témoignage donné au cours du festival Jacques Stephen Alexis organisé par l’A.E.H.E en mars 1991)
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Appréciation oubliée du témoin principal d’Eric Sarner.

mon chapeau Hier soir, et sur votre recommandation, j’ai relu attentivement l’extrait de mon texte, Autour de la disparition de Jacques Stephen Alexis. Il ne me parait toujours ne comporter qu’un trou. Et  dû, de toute évidence, à l’optique synthétique qui a présidé à sa rédaction. Trou, en tout cas, que, par une note de pied de page, je me proposais de combler dans la publication intégrale de mon texte : Une appréciation exacte du témoin principal de Sarner.
Son livre, La passe du vent, notez-le, parait aux éditions Payot et Rivages en 1994. Et celui de Diederich, en ce qui à trait à la traduction française (qui semble avoir précédé l’original, paru en 2011) aux éditions Antillia en 2005. Donc quelques 11 ans avant Le prix du sang.
Une chose m’a toujours frappé d’étonnement: La précision incroyable de son informateur. Lequel pourtant tenait ses dires de seconde main : d’un ami, déclare-t-il, à Sarner, le télégraphiste du môle, qui, comme beaucoup d’autres, avait été invité à venir voir la « marchandise » que les « envahisseurs »avaient transportée avec eux : “un revolver (…) plus une cartouchière…les livres et vingt mille dollars”
Or, ne voila-t-il pas que les deux documents décisifs exhumés par Diederich (lesquels se trouvaient, affirme-t-il, en possession d’Andrée Roumer, veuve de J.S.A), aussi bien celui qui porte la signature d’Edouard Guilliod que celui comportant l’écriture même de Jacques Stephen Alexis, et soussigné de lui, nous mettent singulièrement sous les yeux, et à peu de chose près, exactement les mêmes données.  Jugez donc par vous-même!
Un pistolet et une cartouchière (témoin de Sarner)
Un pistolet et trois chargeurs.(Guilliod)
20.000 dollars (témoin de Sarner)
13.000 dollars et 53 gourdes (document Alexis). Une différence de 7000 dollars dans un témoignage médiatisé, et pour une histoire qui, au moment où s’accomplissait celui-ci, remontait à plus d’une trentaine d’années, est, croyez un homme qui s’est déjà tapé, et par devoir, une enquête entière (celle de L’Impartial sur l’affaire Coicou) chose non seulement attendue mais des plus acceptables.
Donc pas de fable, madame. N’est-ce pas inouï? merveilleux, hein ?
Ces documents, des faux ?
Sachant apprécier l’authenticité d’un document officiel (non d’un discours officiel, deux choses différentes, car, sous peine d’anomie, une administration se doit avant tout à elle-même, un compte précis et rigoureux des faits) il ne m’était aucunement venu à l’esprit, dans mon texte, de discuter de leur valeur. Mais peut-être, avez-vous raison, qu’un impératif  didactique ou de clarté nette aurait dû  m’attacher à le faire.
Si un quelconque souci de falsification présidait à la production de ces décisifs documents,  pour bien souligner leur intention de guérilla, qui aurait intérêt, pour l’Histoire, à les gonfler en armes, et en argent, oui qui, sinon ceux qui s’apprêtaient froidement à exécuter leurs prisonniers? Au lieu d’avoir un pistolet, nous aurions eu mille carabines et même ubuesquement pourquoi pas, un Howitzer. Et, au lieu, d’avoir 13.000 dollars, nous aurions peut-être 5.000. 000 de dollars. Réfléchissons un peu et efforçons-nous tranquillement à apprécier aussi bien leur contenu que leur implication décisive dans la saisie de cette horrible histoire. Avec eux, plus de contes. Plus de fables. Plus de racontars! Délaissant le terrain paresseux, suranné et préhistorique de la légende, ces faits font leur entrée bruyante et décisive dans l’Histoire!
Oui, distance toujours, madame, distance et sens critiques !
Bien à vous.

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Confrontation de cette fameuse date qui aurait vu l’exécution de Jaques Stephen Alexis et de ses compagnons

mon chapeauPour avoir beaucoup consulté le livre de Daniel Supplice et apprécié sa netteté,  jamais, ainsi que je vous l’ai affirmé hier,il ne m’était  venu à l’esprit de nourrir un quelconque doute quant à cette date du 22 avril avancée par lui pour avoir vu cette exécution cruciale.Dans ma compulsion attentive des éditions du mois d’avril 1961 du quotidien Le Nouvelliste cependant, ne voila-t-il pas qu’un beau soir,  je tombe ahuri, dans le numéro en date du Lundi 24 avril 1961,  sur l’articulet suivant, lequel, vous pensez bien, ne manque de jeter chez moi la plus vive confusion :

 Est-ce une simple rumeur ?

Pour notre part, nous avons été officieusement informés du fait. Mais une rumeur persistante voudrait que cinq haïtiens, parmi eux certains de ceux qui avaient participé au « hold up en plein ciel » qui devait couter la vie au regretté pilote Eberle Guilbaud, auraient été capturés en fin de semaine, au môle St. Nicolas.

Ils auraient été aussi, affirme-t-on, amenés ici, cette nuit pour être jugés. Sans doute par une cour militaire.

Serait-ce une rumeur ? L’opinion publique le saura certainement  par un communiqué officiel, nous voulons le croire.

Si le numéro est celui du lundi 24 avril 1961, cette nuit, donc, dont parle l’échotier serait la nuit du 23 avril. Et si les prisonniers ne sont amenés à Port-au-Prince que dans la nuit du 23 avril, cette exécution logiquement n’aurait pu prendre place, comme l’affirme Supplice, le 22 avril.

Panique, donc, vous l’imaginez, dans le camp des grecs. Je retourne donc illico à Diederich Le prix du sang. Or, voilà ce qu’il nous affirme, lui-même :

C’est le 20 avril, et par le colonel Jacques Laroche qui allait prendre le commandement des Gardes-côtes qu’il apprend secrètement la sensationnelle nouvelle (la capture au môle de Jacques et de ses compagnons). Ce dernier lui affirme également qu’une unité des Gardes-côtes avait été aussitôt dépêchée au môle.

Interviewé par Diederich, Claude Lareur qui commandait cette unité  lui déclare que ce détachement n’était nullement resté au Môle Saint Nicolas, que  les prisonniers, le jour même, et vers 7 heures du soir, étaient déjà à la capitale.

Donc le 20 avril au soir, et vers 7 heures du soir, Jacques Stephen Alexis et ses compagnons peuvent bien être déjà à Port-au-Prince.

Et toutes les rumeurs dont on fait état (visite au palais, aux casernes Dessalines etc…) aussi bien que cet enfermement préalable au Fort-Dimanche de J.S.A, dont témoigne Bernac Celestin (Je vous recommande chaudement son témoignage, il est sur internet) peuvent bien prendre place entre ce 20 avril, date de leur arrivée, et ce 22 avril indiqué par Supplice pour avoir vu leur exécution. La date, donc, comme je vous l’ai affirmé dans ma lettre ouverte, ne laisse d’être des plus plausibles.

Pourquoi suis-je mieux porté à faire confiance à Diederich qu’au rédacteur anonyme du Nouvelliste?

Premièrement. Ce dernier, nous l’avons vu, fait état d’une rumeur qui lui a été rapportée. Rien donc ne nous garantit que son informateur ne soit un peu en retard sur les faits.

Deuxièmement. Diederich se rappelle exactement les circonstances dans lesquelles cette nouvelle lui était parvenue. Il se trouvait, à ce moment, nous dit-il, au bureau des câbles de la RCA à Port-au-Prince, occupé à terminer une dépêche à l’Associated Presse concernant la réaction de la population à l’annonce de l’invasion de la Baie des Cochons quand y fit irruption le colonel Jacques Laroche  en vue de la lui annoncer.

Le contenu de sa dépêche, notez-le bien: des gens du gouvernement qui ne voulaient pas être identifiés pensaient que le régime de Castro ne pourrait pas résister à une invasion qui aurait l’appui des Etats-Unis.

Supposons qu’il se soit trompé et que ce fut le dimanche 23 et non le jeudi 20 qu’il se trouvait à ce bureau, le contenu de sa dépêche aurait-il été le même ? Je me le demande. Car, aucun doute, pour personne, à ce moment, que les forces castristes étaient sorties victorieuses de cette mémorable invasion.(le souvenir, donc, me parait assez rigoureux) 

Troisièmement. Supplice rend crédible Diederich et vice versa. Ça fait deux, madame, contre un seul rapporteur de rumeur ! Non ?

Bien à vous  

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Autour, une fois de plus, des circonstances de la disparition de Jacques Stephen Alexis.

Lettre ouverte à une lectrice

mon chapeau

Vous avez lu avec plaisir, me dites-vous, mon texte, Autour de la disparition de Jacques Stephen Alexis, et vous avez tenu à constater non sans amertume que sur les circonstances entourant sa mort, sur son soi-disant débarquement armé, des étrangers seuls, au nombre précis de deux, semblent avoir eu à cœur de jeter une lumière nécessaire et décisive de compréhension.

Hé oui ! Le fait est là, madame, et d’une éloquence rare, qui songerait seulement à vous contredire. Un homme de la trempe, un homme de la stature de Jacques Stephen Alexis meurt dans des conditions obscures et ce sont, comme vous l’indiquez crument, “des étrangers uniquement qui tentent d’éclaircir les faits”. Qu’hommage, donc, leur soit rendu !

Mais vous seriez davantage confuse, vous rougiriez, comme moi, davantage de honte si vous étiez au fait du cas admirable de Sarner. Enchanté par la lecture des livres d’Alexis et ayant appris par la courte biographie consacrée par Gallimard à leur auteur, l’histoire tragique de celui-ci, ne voilà-t-il pas que, mettant fin à des tergiversations bien compréhensibles et sans nombre, ce franco-algérien, un beau jour, dans les nineties, se décide enfin à mettre le pied chez nous, à rentrer dans un pays totalement inconnu de sa personne sinon que par de vagues lectures, afin de procéder à cette instructive enquête.

Le cas Bernard Diederich, lui, c’est une vieille histoire. Rentré en Haïti dans la vingtaine et en 1949, donc, sous Dumarsais Estimé, ce néo-zélandais se décide, et sur un coup de foudre, à faire d’Haïti sa seconde patrie. Il se marie à une haïtienne. Il fonde Haïti Sun, un hebdomadaire de langue anglaise consacré à Haïti mais, comme de juste, ne tarde pas sous Papa Doc à faire figure de trouble-fête. Arrêté le 27 avril 1963 par les sbires de celui-ci, il est expulsé du pays deux jours plus tard et va écouler sa vie un certain temps en République Dominicaine.

Le 18 aout 1936 voit, à Grenade, la fusillade notoire de Garcia Lorca par les forces antirépublicaines, et les circonstances de sa mort, comme vous le savez, n’ont point manqué de donner lieu à des tentatives innombrables et passionnées d’éclaircissement (tenez, la dernière en date : 2011. Celle de L’historien Miguel Caballero Pérez. Trois années d’investigation. Trois années de dur labeur !) En vue d’une exhumation souhaitée de ses restes aussi bien que de ceux inoubliés, et au nombre de trois, de ses compagnons également tombés, cette nuit-là d’infortune, des recherches n’ont point manqué non plus, dans la foulée, de voir un jour fébrile. Oui, un jour acharné. Et cette exhumation exigée et entreprise il y a cinq ans de cela. Tandis que nous, Bon Dieu ! vis-à-vis des nôtres, des tenants et aboutissants de leur mort, de leur tragédie, quelle apathie profonde, déplorez-vous clairement et non sans pertinence. Oui, quelle indifférence !

Concernant notre romancier, que peut bien être la cause d’un tel fait, vous demandez-vous aussi, et anxieusement, non?

Oui, quelle est-elle vraiment? Non point uniquement, je pense, l’exceptionnelle longévité du régime dictatorial des Duvalier, comme vous en émettez, convaincue, l’hypothèse. Le régime de Franco, on le sait, n’a pas duré moins de 39 ans, soit, donc, tout compte fait, dix bonnes années de plus que celui des Duvalier. Mais il n’empêche qu’à la mort en 1975, du “Généralissime caudillo”, les débats étouffés et qui se sont passionnément ouverts sur la fusillade notoire de Lorca, perdurent aujourd’hui encore.

La force du mensonge ?

Les circonstances, je l’ai affirmé, conféraient au mensonge du débarquement armé, une apparence de vraisemblance. Mais il n’y a pas que le débarquement armé dans l’affaire Alexis, il y a la lapidation par la population locale, il y a les circonstances précises de sa mort, autant de faits qui ne laissaient d’appeler à une enquête profonde. Et les motifs accordés à son débarquement se fussent-ils révélés exacts qu’il s’agissait aussi, ma foi, de les confirmer. Non, la force du mensonge, à mes yeux, ne saurait, non plus, être mise en cause. Ce qui ne laisse d’être en action ici, est, à mon sens, bien plus profond.

Un assujettissement total au discours d’autorité? Une complaisance rare vis-à-vis des versions admises (officielles ou non) et ce, sous quelque forme qu’elles se présentent?

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